mardi 11 avril 2017

« Les tensions de notre société naissent dans le refus de voir la situation de domination des catégories aisées ». Entretien avec Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités

Source : Observatoire des inégalités

5 avril 2017 - Les diplômés ont-ils pris en otage le discours sur les inégalités au détriment des classes populaires ? Entretien avec Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait de Slate.fr.

Alors que l’éducation supérieure devient l’atout primordial dans une économie de la connaissance, ce poids culturel est comme nié, ou à tout le moins minoré, au profit d’autres thématiques plus consensuelles, en particulier le déclassement des classes supérieures. Sans nier ces préoccupations, Louis Maurin invite à prendre du recul avec un discours qui risque de rendre invisibles des pans bien plus larges de la société française.
La représentation de la société française semble prisonnière de stéréotypes : un pays surprotégé ou, à l’inverse, malheureux et en déclin. Qu’en est-il réellement ?
Le débat sur les inégalités reste complètement pollué. D’un côté, par ceux qui nous disent que tout va pour le mieux, de l’autre par ceux qui exagèrent. Prenons l’exemple de la pauvreté. On estime que notre pays compte 9 millions de pauvres, dont les revenus se situent en-dessous de 60 % du niveau de vie médian (niveau qui partage la population en deux), alors que pendant très longtemps la référence était la moitié du niveau de vie médian.
En changeant de seuil, on passe de 4,5 à 8,8 millions de pauvres… Or, ce seuil de 60 % correspond à 2.500 euros de revenu (après impôts et prestations sociales) pour une famille avec deux enfants. On est très loin du niveau de vie de certaines familles les plus démunies qui doivent faire appel à des secours d’urgence ou à des associations caritatives. À force de tout confondre, on arrive à ces discours selon lesquels en fait, les pauvres sont riches, ils ont des téléphones portables et des écrans plats et donc tout va bien dans la société française.
Tout en restant l’un des pays où le taux de pauvreté est parmi les plus faibles au monde avec les pays du nord de l’Europe, la France a vu le nombre de pauvres augmenter d’un million en dix ans – au seuil à 50 % du niveau de vie médian donc. Sans avoir connu une explosion des inégalités comparable à celle des pays anglo-saxons, la France a connu un phénomène d’accroissement des inégalités qui ne s’observe pas seulement « par le haut », au sommet des revenus, mais aussi « par le bas ».
Un des lieux communs des inégalités consiste à opposer les ultra-riches au reste de la population. Or, vous écrivez que cette focalisation sur le 1 % des plus riches nous exonère de réfléchir en profondeur aux questions qui fâchent…
En France, les « riches » sont tous ceux qui gagnent plus que nous… Tout le monde pense qu’il y a trop d’inégalités, c’est normal. Mais en se focalisant sur les « ultras-riches », on loupe toujours le coche dans les débats sur la répartition des revenus : on montre du doigt certaines catégories étroites pour éviter une redistribution bien plus globale. Certes, l’enrichissement des très riches est indécent, mais se concentrer sur ce point est une façon pour les catégories aisées de se défausser, de repasser le mistigri de la solidarité. Aujourd’hui, en France, avec 3 000 euros nets par mois pour une personne seule (après impôts et prestations sociales), vous faites partie du club des 10 % des plus favorisés. Vous êtes quoi ? « Moyen » ? Toute une partie des catégories aisées, qui peuvent se réclamer de la gauche, se déguisent en « classes moyennes », parfois « supérieures ». Si tout le monde est moyen alors tout va bien, et il n’y a plus de domination sociale !
Les inégalités augmentent-elles ?
On peut faire trois constats.
En haut de l’échelle des revenus, le « festival » des années 2000 qui ont conjugué marasme économique, montée du chômage, baisses d’impôts et hausse des hauts revenus s’est un peu atténué. Les rendements financiers ne sont plus les mêmes et, entre 2011 et 2013, la fiscalité s’est accrue pour les plus riches. Ils continuent de s’enrichir, mais plus avec les mêmes perspectives.
Les catégories moyennes, qui ne sont ni « martyrisées », ni « étranglées », contrairement à ce qu’on entend parfois, ont, en revanche, depuis 2008 un niveau de vie qui n’augmente plus. Or, en matière de revenus, comme dans bien des domaines, c’est moins le niveau lui-même qui compte que l’écart entre votre situation et ce à quoi vous aspirez. Vous n’êtes pas « étranglé », votre situation est meilleure que celle des catégories inférieures, mais le freinage est brusque : il marque une rupture.
On est depuis dix ans une société de stagnation des revenus, et c’est un changement historique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, une partie des catégories sociales modestes (ouvriers, employés, agriculteurs), ont été aspirées par le haut et, à force de mobilité sociale, ont accédé aux couches moyennes. Elles arrivaient jusque récemment à obtenir des niveaux de consommation toujours plus élevés, une amélioration du logement, etc. Désormais, elles font du surplace. Rien ne dit que cela durera toujours, mais il faut y prêter attention, ce phénomène de freinage est une source de tensions. Alors que les politiques publiques ont, c’est normal, comme priorité d’alléger le fardeau des plus démunis, une partie des classes moyennes ont tendance à se sentir oubliées.
En bas de l’échelle sociale, enfin, on observe un phénomène vraiment nouveau depuis notre précédent rapport de 2015 : la baisse de niveau de vie réel des plus pauvres. Là, il ne s’agit plus de stagnation, mais bien de marche arrière. Jusqu’à présent, le modèle social a amorti en partie le choc, ce qui explique qu’on ne vive pas une situation à l’américaine avec un effondrement du niveau de vie. Mais avec le chômage, les indemnisations qui arrivent à leur terme, les jeunes qui arrivent à l’âge adulte et deviennent autonomes avec des niveaux de vie de plus en plus faibles et les familles qui en se séparant peuvent devenir deux foyers pauvres, le phénomène est inquiétant.
Une situation où les inégalités se creusent parce que les plus riches ont des revenus fous mais aussi où les plus pauvres continuent à s’élever est très différente d’une situation où les écarts se creusent des deux côtés. Plus encore qu’au sein des classes moyennes, une partie des couches populaires sont exclues du progrès et le vivent très concrètement avec la baisse de leur niveau de vie.
Parmi les dimensions des inégalités sociales, lesquelles sont les plus handicapantes ?
L’école est génératrice d’inégalités sociales très structurantes. Avec le statut stable d’emploi, qui assure qu’on aura encore du travail demain, le diplôme est devenu l’une des protections majeures. Il sépare très souvent le monde des « stables » et celui des « flexibles ». Les serviteurs des autres classes sont massivement des jeunes (parfois pas tant que cela) peu diplômés qui travaillent en horaires décalés, le dimanche, le soir pour des faibles salaires. Ceux qui ont les emplois les plus difficiles et les tâches les plus épuisantes sont massivement des gens qui n’ont pas réussi à obtenir le bon diplôme dans le système scolaire. Les stables ont besoin de toujours plus de flexibilité des flexibles, pour mieux les servir.
Un diplômé peut aussi connaître une période de chômage, et son niveau de vie va peut-être baisser. Mais sa probabilité de retrouver un emploi n’a rien à voir avec celle des non diplômés, qui, eux, resteront sur le bord de la route. Au-delà de l’emploi, le formalisme du titre scolaire et son poids dans les parcours professionnels structurent très fortement notre société. Un peu comme l’étiquette sociale dans l’Angleterre du XIXe siècle, le diplôme français joue cette forme d’étiquette beaucoup plus puissante que dans d’autres pays.
Même avec la massification scolaire, il y a encore deux France dans le rapport aux études supérieures ?
Comme pour les revenus, il faut remettre certaines pendules à l’heure. En France, 16 % de la population de plus de 25 ans a un diplôme supérieur au niveau Bac + 2. Les classes moyennes du diplôme, c’est le CAP ou le BEP, les pauvres, le certificat d’études. N’oublions pas que plus de la moitié des 25-29 ans ne sont pas diplômés de l’enseignement supérieur. Arrêtons de faire comme si c’était la règle. Le décalage est total entre la façon dont on se représente la société chez les diplômés et la société réelle : d’où notamment une incompréhension d’une partie de la classe politique, dont le discours s’adresse à une poignée de bac + 5. Les autres ne comprennent pas son langage abscons.
Vous êtes vous-même assez critique sur le « déclassement » social que connaîtraient les « intellos précaires » et plus généralement les catégories diplômées…
Le discours sur la soi-disant précarisation en masse, les « intellos précaires », est un discours de réassurance des diplômés. Refuser de voir que les non-diplômés sont bien plus souvent concernés est une manière de s’approprier la crise, de se placer parmi ses victimes et d’occulter la valeur du diplôme.
Je ne veux surtout pas nier qu’il y a de vrais phénomènes de déclassement pour certains diplômes universitaires : les niveaux scolaires ne conduisent plus aux mêmes positions qu’hier. Comme pour les revenus, ce qui compte est l’écart entre les aspirations et la réalité. Au passage, c’est pour cela qu’il est totalement absurde de traiter les Français de « pessimistes », comme le laissait croire un rapport de France stratégie opposant la perception des inégalités par les Français à la « réalité ».
Le Bac + 5 ne vaut plus ce qu’il valait il y a vingt ans ou trente ans : que la jeunesse diplômée déclassée ait du ressentiment, c’est compréhensible. Mais il n’y a rien de commun entre la situation de ces classes-là et celles d’en dessous qui n’ont pas de diplôme. Certes, quand on part de rien et qu’on n’aboutit à rien, on tombe de moins haut, mais on vit avec rien. On confond donc des parcours de vie qui n’ont rien à voir en termes de statut et de position sociale, on mélange des bac + 5, dont une partie va effectivement avoir des difficultés quelques années avant de se stabiliser, et des sans-diplôme qui vont galérer une grande partie de leur vie professionnelle et la terminer au niveau du Smic. S’apitoyer sur le déclassement des diplômés de l’enseignement supérieur est aussi une façon de ne pas parler de la vie des jeunes de milieux populaires, de les rendre invisibles.
Comment expliquer cette focalisation sur le « malheur » des plus diplômés ? Est-ce le signe qu’ils vivent dans un « ghetto culturel », comme le formule Emmanuel Todd ?
Tout est une question d’accès à la parole publique : les bac + 5 peuvent se faire entendre, les autres beaucoup moins. La bourgeoisie culturelle – horrifiée si on la qualifie de « bobo » – refuse absolument de se voir bourgeoise, et tente de nier le rôle essentiel du titre scolaire qui forme son capital. Elle manifeste bruyamment contre le « grand capital économique », mais pour elle, ses titres ne sont pas du capital. Il y a aujourd’hui un discours de classe des diplômés ­– elle a toute une presse pour cela – qui occulte totalement la situation des couches populaires pour se concentrer sur sa prétendue misère.
Arrêtons de nous cacher derrière notre petit doigt, on reste dans un système de domination de groupes sociaux par d’autres. Curieusement, peu de recherches se demandent qui est propriétaire du capital culturel, comment ses membres le conservent, avec quelles stratégies scolaires notamment. On le voit dès qu’on soulève la question de la démocratisation de l’école : essayez d’assouplir un tout petit peu la compétition scolaire ou de toucher à un cheveu de leur emblème, les « grandes écoles », et la réaction est immédiate. Ces classes diplômées ressortent leurs pancartes sur la complainte du niveau scolaire, en se servant de pseudo-intérêts des classes populaires pour justifier leur conservatisme. Le tour est joué.
Notons que les porteurs de pancartes sont autant de gauche que de droite, qu’ils sont très organisés, et d’une violence à la hauteur des enjeux pour eux : imaginez si leurs enfants n’étaient plus certains de prendre leur place ! C’est tout l’ordre social qui serait alors bouleversé. C’est pour cela que les candidats à l’élection présidentielle n’ont aucun projet de refonte sérieuse de notre système scolaire et ne proposent que des replâtrages.
Il existe une forme de consensus des conservateurs de tous bords pour ne rien toucher au fond, pour ne pas transformer le système, se contenter d’empiler quelques dispositifs, comme le nombre d’élèves par classe, de donner un peu plus dans quelques quartiers, mais ne pas toucher à la façon dont l’enseignement français est construit, à son élitisme, à son côté extrêmement académique, où tout est dans l’implicite pour les élèves, au système de notation sanction, etc.
Mais on va vous rétorquer qu’on vise l’excellence…
C’est tout le problème. Un système éducatif ne vise pas uniquement à produire l’excellence, il forme tout le monde. Il faut renverser notre mode de fonctionnement. L’école ne doit pas chercher seulement à produire une élite soi-disant issue de tous les milieux (l’élitisme républicain est un mythe depuis le début) mais à faire progresser tout le monde, à ne laisser personne en chemin. Ce qui n’a rien d’incompatible avec des filières plus poussées. Mais il faut accepter d’en donner un peu moins à ceux qui ont déjà beaucoup et un peu plus à ceux qui ont peu. Regardez comment se lamentent les parents ultra-diplômés dès qu’un de leur enfants soi-disant « s’ennuie » à l’école, et vous avez tout compris. Ou les tonnes de littérature sur nos pauvres « surdoués ». C’est vrai que ceux qui dorment au fond de la classe, tout est de leur faute. Comme en plus une partie est d’origine immigrée…
La France a mis du temps pour ajouter les discriminations (ethniques, de genre) au logiciel des inégalités. Quels constats l’Observatoire fait-il sur le caractère pluriel des inégalités ?
Les inégalités se cumulent, et notre rapport donne toute leur place aux inégalités entre catégories sociales, entre femmes et hommes, entre Français et étrangers ou entre générations. Une femme noire originaire d’un pays extérieur à l’Union européenne et de parents ouvriers n’est pas dans la même situation qu’un homme blanc de plus de 50 ans.
Il y a également une lutte politique entre les formes d’inégalités, on pourrait parler d’une inégalité entre les inégalités. Pour ne pas voir les écarts de classe, on met en avant les « nouvelles inégalités » de la France dite « post-moderne ». Très souvent, on s’inquiète de la parité entre femmes et hommes en oubliant la précarité. Vive les femmes au conseil d’administration du CAC 40, peu importe le temps partiel contraint, massivement féminin. Les femmes touchent 10 % de moins que les hommes à poste équivalent, tout le monde connaît ce chiffre. Mais n’oublions pas que les femmes ouvrières gagnent trois fois moins que les femmes cadres...
De la même façon, la mise en avant de la « diversité » sert souvent à faire diversion par rapport aux inégalités sociales. Plus de femmes ou de personnes de couleur dans les entreprises, cela ne remet pas en cause leur mode de fonctionnement, ni la répartition des revenus dans la société. On s’inquiète de l’égalité des « chances » pour mieux oublier à quoi mènent ces « chances », comment sont construites nos sociétés, leurs hiérarchies, les rapports de force qui s’y jouent. Tant que le système n’est pas bousculé, il a tout intérêt à mettre en avant quelques leurres. Ça ne mange pas de pain.
Il ne s’agit pas d’occulter la domination masculine, le racisme, les discriminations et leur violence dans notre société. La femme noire dont les parents sont ouvriers, elle subit aussi les conséquences du racisme. Aujourd’hui, les immigrés sont une cible facile pour l’homme blanc. Mais une forme d’inégalité ne doit pas en cacher une autre. Les tensions importantes de notre société naissent dans le refus de voir la situation de domination des catégories aisées, tant sur le plan des revenus que du diplôme, sur le reste de la population. Ces gourmands ont besoin de toujours plus de flexibilité à leur service. Ils risquent pourtant une indigestion.
Propos recueillis par Jean-Laurent Cassely
Cet article est une reprise de l’entretien paru le 29 mars 2017 sur le site de Slate.fr.
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Date de rédaction le 5 avril 2017
Dernière révision le 6 avril 2017
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vendredi 7 avril 2017

La Troisième Révolution, par Fred Vargas

Source : http://lautrequotidien.fr/aujourdhui/2017/3/30/la-troisime-rvolution-par-fred-vargas










Ça y est, nous y sommes...
Nous avons chanté, dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine.


Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones,
franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.
Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.

Certes. Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.
C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.


Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.


Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux.
D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est,
- attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille -
récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés).


S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.


Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d’échappatoire, allons-y.

Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.

Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution. A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Fred Vargas

jeudi 23 mars 2017

Ces mouvements citoyens qui veulent renouveler la démocratie

Source : Reporterre







Pour pallier la déception des Français à l’égard des institutions, de nombreux mouvements politiques entendent revitaliser la démocratie en remettant le citoyen en son cœur. Le phénomène témoigne d’une volonté de changement. Reporterre fait l’inventaire de toutes les initiatives.

Lire l'article


Les mouvements « généralistes » :
Les mouvements « à candidats » :
Les mouvements « à projets » :


mercredi 22 mars 2017

vendredi 17 février 2017

Ecouter plus loin que nos opinions ?

Source : Kaizen


Mon opinion ou ton opinion ?
L’écologie intérieure doit, elle aussi, se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions. Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a… nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Dans Kaizen, j’entends « zen », et il se trouve qu’un proverbe zen dit : « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » Notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions, mais à ne plus les chérir. Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». Attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette…
Avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre, voire à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion, mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ? Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ?
En ces temps où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur. Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées – d’où l’intransigeance que nous y mettons –, la question fondamentale n’est pas : es-tu ou non d’accord avec moi (mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant : « qui n’est pas avec moi est contre moi ») ? Non, la question essentielle est celle-ci : jusqu’où la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ?
En tant que lecteurs de Kaizen, nous avons, je le suppose, une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire. Nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or regardons bien : puis-je rester intérieurement ouvert face à, pour prendre un exemple quelque peu extrême, un individu professant des opinions climatosceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ? Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance… Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres. Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leur souffrance. En ces temps où les passions sont promptes à se déchaîner, il est d’actualité de voir et d’écouter plus loin que nos chères opinions, sans pour autant y renoncer !

Par Gilles Farcet
© Kaizen, construire un autre monde, pas à pas (article publié dans Kaizen 30)

Jon Palais : Les deux faces de la non-violence

Source : Kaizen



Jon Palais : Les deux faces de la non-violence


Jon Palais est l’un des porte-parole d’Alternatiba et d’ANV-COP211 (Action non‑violente COP21). Il manie l’énergie des propositions et la force de l’opposition comme le yin et le yang pour préserver notre planète et construire une autre société. La non-violence est au cœur de cette double démarche. Rencontre avec un enragé de nature.

Jon Palais
Jon Palais © Patrick Lazic / Kaizen

Pascal Greboval : Comment devient-on l’un des porte-parole d’Alternatiba et d’ANV-COP21 ?

Jon Palais : C’est la conjugaison d’un parcours personnel et politique. Je me suis toujours senti proche de la nature et j’ai très vite été inquiété par la disparition de certaines espèces. J’ai commencé à militer à Greenpeace en 2006. À la même époque, j’ai revu le film de Richard Attenborough sur Gandhi [Gandhi, 1982], qui m’a convaincu de la légitimité de l’action non violente. Les actions directes non violentes créent des situations de confrontation : on s’interpose pour bloquer un convoi ou un chantier, par exemple, ce qui engendre un conflit. Mais le conflit n’est pas la violence : c’est la façon dont il se déroule qui peut dégénérer en violence, ou a contrario évoluer de manière positive. Si on désamorce la tension et la violence, si on capte l’attention, alors le dialogue peut s’installer. À partir de 2011, j’ai milité aussi auprès de l’association altermondialiste Bizi !, au Pays basque. C’est à ce moment que j’ai compris que la bataille du climat était centrale. Cette lutte conditionne non seulement les enjeux environnementaux et de justice sociale, mais aussi les enjeux de démocratie, de paix, et même de survie de l’humanité. C’est en comprenant cela que j’ai participé, avec Bizi !, au lancement d’Alternatiba, puis d’ANV-COP21, deux dynamiques de mobilisation citoyenne pour le climat.
En parallèle, en 2009, alors âgé de 30 ans, j’ai commencé à avoir des crises de spondylarthrite ankylosante, une maladie auto-immune que les médecins m’expliquaient chaque fois d’une manière différente. Mon état empirait, j’avais de plus en plus de mal à marcher : ma vie prenait un tournant radical. Le déclic est venu d’un médecin revenu d’Inde, où il avait étudié la médecine ayurvédique. Il ne parlait pas de « maladie », car il s’agit de notre propre organisme qui se met à produire des anticorps qui se retournent contre lui. Selon ce médecin, si le corps et l’esprit sont capables de créer ce dysfonctionnement, ils sont aussi capables de faire l’inverse. Il m’a dit qu’il fallait comprendre les raisons pour lesquelles mon corps avait déclenché cela. J’ai pris conscience que je reproduisais dans mon propre organisme ce que j’observais et que je ne supportais pas : l’être humain détruisant la nature dont il fait partie. J’ai quitté la ville, adopté une alimentation spécifique [régime hypotoxique] et, peu à peu, je me suis rétabli, contre les pronostics de la plupart des médecins que j’avais consultés.

Quelles ont été vos motivations pour créer Alternatiba ?
L’idée est née en 2012 au sein de l’association Bizi !. Nous nous sommes demandé comment nous pourrions lancer un rassemblement citoyen pour le climat dans la perspective de la COP21. La difficulté à mobiliser sur ce sujet tenait à la manière dont on en parlait. Les explications scientifiques suscitaient soit de l’indifférence, soit un sentiment d’impuissance, qui ne débouchaient pas sur l’engagement et l’action. Avec le projet Alternatiba [« alternative » en basque], on a voulu aborder la question du dérèglement climatique non pas sous l’angle des problèmes, mais sous celui des réponses, dans tous les domaines de la vie quotidienne : transports, alimentation et agriculture, économie, énergie, habitat… En octobre 2013 est alors né le Village des alternatives, à Bayonne. Le temps d’une journée, on a transformé les places, parkings et rues en lieux d’exposition où l’on pouvait découvrir toutes ces solutions dans des espaces thématiques. Dans les deux ans qui ont suivi, 107 Villages des alternatives ont été organisés en France et en Europe !

Comment s’articulent les propositions de solutions concrètes d’Alternatiba et la force d’opposition d’ANV-COP21 ?
Nous appelons ça « les deux jambes » : les alternatives et la résistance sont liées. On ne peut pas se contenter d’empêcher la construction de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, l’exploitation du gaz de schiste ou le développement de l’énergie nucléaire, sans mettre en même temps en avant des solutions, car il ne s’agit pas seulement de stopper un modèle, il s’agit de le remplacer par quelque chose ! À l’inverse, on ne peut pas non plus se contenter de développer des alternatives, parce que le système capitaliste détruit notre planète très rapidement. Dans l’action non violente, la dimension constructive et la dimension d’opposition ne sont pas fondamentalement différentes. Même une action d’interposition, qui exerce une certaine forme de contrainte, est une action positive et constructive, puisqu’elle permet de se faire reconnaître comme interlocuteur, de favoriser les conditions du dialogue, d’agir dans le respect des personnes et de chercher à faire changer les états d’esprit. Ce n’est pas une idée nouvelle : Gandhi marchait déjà sur ces « deux jambes »… Prenons l’exemple des actions qu’il avait impulsées contre le tissu industriel britannique. Il y avait d’un côté le boycott, qui visait à saper les sources financières de l’Empire britannique en Inde. Et, d’un autre côté, Gandhi appelait les Indiens à reprendre l’usage du rouet, instrument traditionnel indien pour filer le coton. Cet objet ancien est ainsi devenu un symbole de résistance, de fierté et de réappropriation de l’économie indienne. Gandhi avait compris qu’il ne fallait pas seulement combattre le pouvoir britannique, mais aussi reconstruire l’Inde.

Quel regard portez-vous sur les mouvements qui ne proposent que l’une ou l’autre de ces formes d’action ?
Je n’ai pas l’impression qu’il y en ait beaucoup à ne proposer que l’une ou l’autre. Quand j’écoute Pierre Rabhi, par exemple, j’entends un message qui ne fait pas l’économie d’un diagnostic sur le manque de sens du modèle qui nous est proposé. Il regarde les choses en face, il dénonce la destruction de l’environnement et la perte de sens dans nos vies. Et pourtant, on ne reçoit pas ce message de manière négative, car il parle aussi de ce qui est positif et de ce que nous pouvons faire, et, surtout, l’ensemble est mis dans une perspective de changement. De même, à Notre-Dame-des-Landes, la lutte est très marquée par l’opposition au projet d’aéroport, mais il y a aussi beaucoup de projets qui sont développés sur place et qui sont mis en avant. Il y a une critique systémique contre l’aéroport et son monde, mais il y a bien aussi la proposition d’un autre monde.

Vous parlez de la nécessité de mettre en place des solutions radicales, mais comment concilier un mouvement populaire avec la radicalité ?
Nous devons changer nos modes de vie et nos modes de production radicalement, à l’échelle planétaire et dans un délai extrêmement court. Il va donc falloir que tout le monde change, et c’est pour cela que nous pensons que c’est un mouvement citoyen de masse, populaire, qui doit relever ce défi, et pas seulement des activistes écologistes. La dimension populaire et la dimension radicale peuvent être en contradiction, mais il faut justement trouver un moyen de les concilier. Car si on propose des changements radicaux sans se soucier de la manière dont ils peuvent être acceptés par la population, on ne pourra pas enclencher de mouvement de masse. À l’inverse, si on ne dit que ce que la plupart des gens veulent entendre, on peut éventuellement susciter une large adhésion populaire, mais qui ne pourra pas aboutir aux changements radicaux dont on a besoin pour empêcher le chaos climatique. Prétendre par exemple qu’on peut remplacer toute l’énergie des combustibles fossiles et nucléaires par des énergies renouvelables, sans revoir notre mode de consommation, c’est mentir. Il faut donc expliquer en quoi la sobriété heureuse permettra de vivre bien, et même mieux avec moins d’énergie.

Il y a une forme d’injonction dans le « il faut », qui peut rebuter. On réagit mieux et plus vite à une invitation au plaisir de faire les choses. Comment concilier cette injonction et un engagement individuel déclenché par le plaisir ?
Chez Alternatiba comme chez ANV-COP21, on n’a jamais pris de gants pour poser le diagnostic très grave de la situation. Mais notre message s’accompagne de propositions d’actions très concrètes qui font sens et qui suscitent l’espoir. Alors le choc du diagnostic se transforme en réaction positive et en engagement. Ensuite, c’est la dimension collective de l’action qui renforce la motivation. Le sentiment d’impuissance et le fatalisme ambiants tiennent en partie au fait que les propositions de changement à l’échelle individuelle apparaissent vite comme des gestes contraignants et surtout dérisoires par rapport à la situation globale. Alors que dans une démarche collective, ces actions sont beaucoup plus motivantes, enrichissantes et épanouissantes. Prenez le covoiturage ou les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). Les actions non violentes d’opposition fonctionnent de la même manière. On ne peut pas affronter seul tout un système, mais notre détermination est multipliée quand on voit qu’un grand nombre de personnes s’engagent dans la même action que nous.

Comment concilier radicalité et démocratie ? Par exemple, le consensus est-il utilisé au sein d’un mouvement comme Alternatiba ?
Alternatiba essaie d’allier la démocratie et l’efficacité dans ses prises de décision. Plus un fonctionnement est démocratique, et plus il requiert de la méthode ; et plus une méthode est complexe, plus elle requiert de la discipline ! Les réunions d’Alternatiba sont donc marquées par la méthode et la discipline : elles commencent et se terminent à l’heure, les points des ordres du jour sont minutés, les participants demandent la parole et attendent leur tour avant de s’exprimer, ils utilisent des signes visuels comme ceux des Indignés espagnols ou de Nuit debout pour fluidifier les discussions, etc. Le mode de prise de décision au consensus est celui qui permet le plus la construction d’une vision commune, mais c’est aussi celui qui demande le plus de temps. Si on utilisait ce mode de fonctionnement pour toutes les décisions, y compris la police de caractères à utiliser sur une affiche, on tuerait la démocratie, car on n’aurait alors plus le temps d’approfondir les questions qui ont une réelle importance politique et stratégique. Or la démocratie sert aussi à ce que chacun puisse s’approprier les enjeux d’une décision, et cela prend du temps, surtout pour un mouvement comme Alternatiba, dans lequel il y a beaucoup de personnes qui vivent leur première expérience militante. Il convient donc d’utiliser des modes de décision plus rapides – comme le consentement ou le vote – pour les sujets moins importants. Il n’y a donc pas de système de décision parfait dans l’absolu. La démocratie est toujours à construire, et son art est de savoir adapter les modes de prise de décision à différentes situations.

Y a-t-il des frontières morales, philosophiques ou citoyennes au-delà desquelles on peut recourir à la désobéissance civile ?
La désobéissance civile repose sur une conception du rôle du citoyen, dans une démocratie, qui consiste non pas à obéir aux lois de manière aveugle, mais à faire ce qui est juste. Or les lois ne sont pas toujours justes, ou suffisantes pour garantir la justice. On l’a vu à propos des OGM : les lois ne permettaient pas de nous protéger de la contamination génétique ; on le voit sur l’évasion fiscale : les lois ne permettent pas de combattre ce fléau de manière efficace. Face à de telles situations, la désobéissance civile consiste à mener des actions illégales, non pas pour rejeter le principe de la loi, mais au contraire pour demander que la loi soit plus juste. Mais ce qui semble juste aux uns peut sembler injuste à d’autres. C’est pourquoi les actions de désobéissance civile doivent susciter un débat et aller dans le sens de la démocratie, notamment en étant menées de manière non violente.
En 2015, quarante actions de réquisition citoyenne de chaises ont été menées dans des banques impliquées dans le système de l’évasion fiscale, par des mouvements comme Bizi !, Attac, Les Amis de la Terre, ANV-COP21 et les Jedi for Climate. Bien sûr, c’est illégal, mais cela permet de révéler une situation d’injustice qui concerne l’ensemble de la société. Chaque année, en France, 60 à 80 milliards d’euros sont détournés des finances publiques à cause de l’évasion fiscale. Nous sommes à un moment de l’histoire de l’humanité où nous devons révolutionner notre mode de vie à l’échelle planétaire en quelques années. Cela demande l’engagement de tout le monde, de l’inventivité, de la coopération, de la solidarité et des moyens financiers. Or les grandes banques qui organisent l’évasion fiscale font exactement l’inverse : elles permettent aux plus grandes fortunes et aux plus puissantes entreprises de ne pas participer à l’effort collectif, renforcent le chacun pour soi et nous privent de l’argent qui pourrait financer la transition sociale et écologique. Dans ces conditions, prendre quelques chaises dans les agences pour exprimer notre refus de cette situation, c’est certes une action illégale, mais légitime, et responsable. Suite à l’une de ces actions et à une plainte de la BNP, je suis convoqué au tribunal de Dax, le 9 janvier 2017, pour « vol en réunion ». Je serai défendu par Eva Joly, qui sera mon avocate, et l’objectif sera de faire valoir la légitimité de l’action et le fait qu’elle a été menée pour l’intérêt général. Des organisations associatives et syndicales appellent à se mobiliser massivement à Dax ce jour-là pour organiser un autre procès en parallèle : celui de l’évasion fiscale !

On voit souvent que les manifestations, les rassemblements de masse, sont propices à des formes d’excitation ou de laisser-aller. Comment se prémunir d’éventuels dérapages ? La méditation est-elle un outil utilisé dans les groupes ?
C’est une question qu’on s’est posée avant la COP21. On savait qu’il y aurait des rassemblements massifs, et on avait vu lors de la manifestation contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes à Nantes en février 2014 que la situation pouvait dégénérer en affrontements entre des activistes qui avaient choisi l’action violente et les forces de l’ordre. La violence à Sivens était allée jusqu’à faire un mort [Rémi Fraisse] parmi des militants pacifiques en octobre 2014. On redoutait que cette mécanique se renouvelle à l’occasion des mobilisations autour de la COP21. Il suffit qu’un petit nombre de personnes utilisent la violence pour que la dimension non violente de l’ensemble de l’action soit compromise. Nous avons lancé le mouvement ANV-COP21 pour organiser des actions non violentes pendant la COP21, mais surtout pour poser les bases d’un mouvement à la Martin Luther King. Un mouvement citoyen de masse, à la fois radical et populaire, non violent et déterminé, qu’on pourrait continuer de construire après la COP21. La première chose nécessaire était d’affirmer notre ligne stratégique 100 % non violente. En France, cela suscite beaucoup de réticences. On l’a vu à l’occasion des Nuits debout, où certains étaient pour la non-violence, et d’autres pour l’action violente. Une sorte de compromis est alors souvent appliqué : chacun fait comme il le souhaite. Sauf que si l’action violente n’est pas compromise par l’action non violente, l’inverse n’est pas vrai ! La deuxième chose importante, c’est que la non-violence demande de la formation. Dans une situation où l’on subit de la violence, il est spontané d’y répondre par la violence ; il faut donc se préparer. Cela demande aussi de définir précisément des critères d’action, car chacun a sa propre appréciation de ce qui est violent ou pas. ANV-COP21 définit ainsi un ensemble de critères qui permettent de situer quel type d’action va être mené, qui exclut notamment la violence physique, mais aussi la violence verbale, ainsi que les dégradations matérielles qui ne seraient pas décidées collectivement et assumées publiquement. ANV-COP21 ne prétend pas que c’est une définition universelle de la non-violence, mais une proposition de cadre pour mener une action de manière collective. Enfin, il faut s’être préparé à réagir au cas où, malgré tout, des personnes rejoindraient l’action dans l’objectif d’utiliser la violence, sans l’adhésion des organisateurs ni des autres participants. Si un tel cas se présentait, on tenterait d’abord de les dissuader d’intervenir par la discussion, en expliquant que le mouvement auquel elles participent a choisi la stratégie de l’action non-violente. Si des actions violentes ont néanmoins lieu, il s’agirait alors de s’en dissocier, en s’éloignant et en levant les mains en signe de non-violence. À ce stade, il faut éviter que sur les images l’action non violente puisse être confondue avec les actions violentes. En utilisant cette méthode, ANV-COP21 a impulsé trois jours d’actions non violentes pour perturber un sommet de pétroliers à Pau en avril 2016. Un millier de personnes ont participé à des actions très diversifiées, comme une chaîne humaine dans laquelle les enfants étaient les bienvenus, un die-in géant, un concert sauvage, ainsi que des actions directes d’interposition pour empêcher physiquement la tenue du sommet. Le résultat a été très étonnant, car on pouvait voir à la fois des centaines de personnes renversant des barrières de sécurité et débordant des lignes de police avec des boucliers en mousse, sans blesser personne, mais aussi, en pleine perturbation du sommet, des discussions entre les activistes et les policiers, et entre les activistes et les pétroliers. C’est un bon exemple de la capacité de l’action non violente à rassembler différents publics.

Dans le contexte d’urgence où nous sommes, ne serait-il pas plus efficace d’agréger davantage les mouvements disparates pour avoir plus de voix et d’impact dans les actions menées ?
Cela fait partie de nos préoccupations, tant à Alternatiba qu’à ANV-COP21 : comment faire en sorte que nos mouvements n’apportent pas encore un peu plus de division en s’ajoutant aux autres, comment être un élément complémentaire qui vienne poursuivre les actions déjà menées ? Ce sont des questions sur lesquelles on avance au fur et à mesure, en rencontrant les autres associations, en voyant avec elles quels types d’actions il est possible de mener ensemble. À l’origine, l’objectif d’Alternatiba était de rassembler tous les acteurs qui agissaient déjà dans chaque thème, de fédérer les mouvements. On est donc pleinement dans la coopération, dans la synergie. On se pose également ces questions pour ANV-COP21 : nous ne sommes pas les seuls à mener des actions non violentes, à nous préoccuper du climat, certes. Mais ce qui manque en France aujourd’hui, c’est la capacité de mener des actions non violentes de masse. Lorsqu’on a perturbé le sommet des pétroliers à Pau, on n’était pas des experts du forage en mer, il y a des associations qui connaissaient bien mieux le sujet que nous. Mais on a mis en œuvre un mouvement qui permettait d’organiser des actions de masse, on a fédéré les associations, chacune est venue expliquer les enjeux, les objectifs atteignables dans son propre domaine. Ce qui nous caractérise de manière générale, c’est d’être un dénominateur commun. Si on place le climat au cœur de notre mouvement, c’est parce qu’on a compris, en écoutant les discours scientifiques, que la question climatique est celle qui conditionne tous les autres enjeux – océans, forêts, biodiversité, paix, démocratie, justice sociale, etc. Toutes ces batailles ne seront pas les mêmes dans un monde à + 0,85 °C, + 2 °C ou à + 4 °C. C’est parce que nous sommes des militants pour la justice sociale et pour la démocratie que nous sommes des militants climatiques. Alternatiba et ANV-COP21 doivent être par nature des mouvements de symbiose, le climat étant ce qui rassemble et ce qui concerne tout le monde.

Parvenez-vous personnellement à vivre en cohérence avec les mouvements dans lesquels vous êtes engagé ?
J’essaie au maximum d’adopter les solutions proposées en matière d’alimentation, d’énergie, de consommation… Mais il me reste pas mal de contradictions. J’utilise beaucoup la voiture notamment. Au niveau de l’alimentation, c’est plus facile, j’ai plus de possibilités : je suis végétarien et je consomme majoritairement des produits locaux. La cohérence est une question essentielle, mais elle doit être appréhendée en fonction d’une autre question qu’il ne faut pas perdre de vue : l’objectif n’est pas uniquement de se changer soi-même, mais d’impulser des changements à l’échelle de la société. Ce sont deux choses différentes qu’il faut concilier au mieux. Toute lutte a un coût écologique. Alternatiba a nécessité qu’on imprime énormément d’affiches pour nous faire connaître. Ça peut sembler contradictoire de couper des arbres pour faire du papier et coller des affiches partout qui termineront en déchets. Mais si on essaie d’avoir une empreinte écologique nulle, on n’aura plus les moyens de batailler. Pour montrer l’exemple, il ne faut pas seulement être exemplaire, il faut être visible, il faut être compris, il faut donc organiser des actions, des mobilisations, qui ont une empreinte écologique. Ne tombons pas dans le piège de ceux qui pointent un détail pour remettre en cause la pertinence de toute une démarche. Les écologistes vivent dans le même monde que les autres, un monde plein de contradictions où on n’a pas encore les moyens de vivre complètement ce que l’on prône. Ce qui est important, c’est d’être dans une démarche de changement. Et, dès lors qu’on est dans une dynamique collective, nos efforts de changement deviennent très épanouissants, motivants, et cela donne envie de continuer à changer dans d’autres domaines !

Propos recueillis par Pascal Greboval

jeudi 2 février 2017

Point de bascule ?

Source : diverses...
National Snow and Ice Data Center / Wipneus

Le graphique parle de lui-même...


En cumulé, la superficie totale des glaces observées à travers les océans du globe est en décrochage. Une anomalie d'environ 15%, bien loin de toutes les valeurs observées au cours des dernières décennies... Depuis le 10 janvier, la superficie totale de cette banquise mondiale est passée sous la barre des 14 millions de km2. Une barre qui n'avait jamais été franchie dans l'histoire récente des observations satellitaires.

Du côté du pôle Nord, les températures atteignent des valeurs remarquablement élevées pour la saison, et ce depuis le mois de Novembre. Une anomalie s'élevant parfois à plus de 10° au dessus des normales habituellement observées en cette période de l'année. Sur les 30 derniers jours, cette anomalie dépasse les 6 °C sur la quasi-totalité des espaces situés au-delà de la latitude 75°N.

etc, etc...

mardi 24 janvier 2017

L'éthique du futur

Source: UVED
Sylvie Ferrari (Université de Bordeaux) sur le « principe responsabilité » (vidéo UVED, janvier 2016).




Changement climatique, pourquoi tant d’indifférence ?

Source : theconversation.com


L’accord sur le changement climatique signé à Paris en décembre 2015 a été présenté par de nombreux commentateurs comme un franc succès. Les raisons d’en douter sont pourtant nombreuses : au-delà des déclarations ambitieuses sur la limite des 2 °C (voire 1,5 °C) de réchauffement global à ne pas dépasser, les mécanismes permettant d’organiser concrètement la transition vers une économie décarbonée et d’assurer la justice climatique semblent faire cruellement défaut.
Et pour cause, après plus de vingt ans de négociations internationales et d’alertes scientifiques, le climat n’est toujours pas une priorité ni des gouvernements, ni de nos concitoyens. Une étude récente montrait même que la sensibilité à ces questions marquait le pas dans l’Hexagone.
Cela n’est toutefois en rien l’apanage des citoyens français, souvent présentés comme moins bons élèves en matière d’environnement que leurs voisins allemands ou scandinaves. C’est que les causes de ce désintérêt sont bien plus structurelles que culturelles. Et la philosophie peut nous expliquer pourquoi.
Niveau de sensibilité à l’environnement par tranche d’âge en 2015 (note moyenne sur une échelle de 1 à 7). CGDD/SOeS, baromètre Environnement de l’enquête « Conditions de vie et aspirations » réalisée par le Credoc en janvier 2015.

Nous savons et nous ne faisons rien

Nous sommes aujourd’hui parfaitement informés que nombre de nos actions, et plus généralement le fonctionnement de l’économie mondiale, sont nuisibles à la stabilité du climat. Les conséquences sur la sécurité alimentaire, la santé mondiale ou les déplacements massifs de populations sont très préoccupantes. Il serait donc injuste de ne pas lutter efficacement contre le changement climatique.
Comment expliquer alors le fossé, la « dissonance cognitive » pour reprendre un terme emprunté à la psychologie sociale, entre les normes admises et nos comportements ?
Le philosophe américain Stephen Gardiner, spécialiste de l’éthique environnementale, l’explique à l’aide d’une métaphore météorologique qu’il appelle la « parfaite tempête morale » et que lui a inspiré le film catastrophe, The Perfect Storm. Dans son livre du même nom, il nous propose d’imaginer l’humanité comme un navire piégé en haute mer, pris entre trois tempêtes particulièrement violentes, formant ensemble la catastrophe naturelle du siècle. Ces événements distincts, qui se renforcent mutuellement, ce sont : la tempête globale, la tempête intergénérationnelle et la tempête qui s’abat sur nos théories politiques et morales.

L’humanité dans la tourmente

La « tempête globale », qui alimente notre incapacité à résoudre le problème du changement climatique, désigne un phénomène dont les causes sont dispersées, fragmentées, et qui requiert la coopération de tous les acteurs mondiaux ; ses principales victimes se trouvent de surcroît bien souvent à des milliers de kilomètres des principaux responsables ; les Bangladais subissent ainsi les conséquences des émissions de CO2 des Américains ou des Européens.
À cela s’ajoute la « tempête intergénérationnelle » : la dispersion des causes et des conséquences du changement climatique est non seulement spatiale, mais aussi temporelle. Les gaz à effet de serre vont en effet rester en moyenne de quelques dizaines à quelques centaines, voire plusieurs milliers d’années dans l’atmosphère. Leur impact est donc largement différé.
La tempête intergénérationnelle constitue sans doute un péril plus menaçant encore que la tempête globale : même s’il est difficile de coordonner une action collective entre des acteurs éparpillés aux quatre coins du monde, c’est néanmoins possible ; en revanche, des générations suffisamment éloignées dans le temps ne se rencontreront jamais. Impossible donc pour les générations futures – qui subiront la plupart des dommages du changement climatique – d’exercer une contrainte sur les générations précédentes – qui tirent les bénéfices des émissions de gaz à effet de serre – pour les forcer à réduire leur impact ! Plus encore que la justice globale, qui souffre de l’absence d’un État mondial capable de dépasser les conflits, la justice intergénérationnelle souligne l’inadaptation de nos structures politiques court-termistes.
La troisième tempête évoquée par Gardiner est celle qui s’abat sur nos théories politiques et morales, impuissantes face aux défis posés par le changement climatique. Comment prendre en compte l’incertitude scientifique dans les décisions politiques ? Quelle place faire à la nature et aux autres êtres vivants dans nos institutions ? Quelles réponses apporter aux questions complexes de l’éthique intergénérationnelle et globale ?
Comme Hans Jonas le notait à propos de la morale kantienne dans son best-seller philosophique, Le Principe responsabilité, il n’est plus permis de délibérer sur les actions à mener en considérant les individus de manière abstraite, hors de tout contexte environnemental réel.

Comment éviter le naufrage ?

Pris dans cette triple tempête morale, difficile de ne pas céder au fatalisme ; il faut pourtant chercher des solutions et dépasser ces difficultés éthiques qui nous empêchent de réagir de manière appropriée. Il convient en premier lieu de tirer la leçon essentielle de la métaphore de la tempête morale : quand nos meilleures intentions se portent sur ceux qui sont loin de nous, que ce soit dans l’espace ou dans le temps, elles peinent à se concrétiser.
Pour inciter les gens à modifier leurs comportements et à agir conformément aux nécessités de la lutte contre le changement climatique, une façon de se sortir de la tempête est peut-être de chercher d’autres motivations, portant sur des objets plus proches… même si cela implique des motivations moins altruistes.
On pense ici à ces modes de vie alternatifs à l’impact environnemental faible (simplicité volontaire, slow life, slow food, etc.) dont le but principal consiste à augmenter le bien-être individuel. Au niveau des politiques locales, où la coordination est plus aisée qu’à l’échelle globale, on peut penser à la fermeture de centrales à charbon pour résoudre des problèmes de pollutions locales ressenties hic et nunc, et qui contribue à la réduction plus globale des dérèglements climatiques. Enfin, pour les entreprises et les investisseurs, on peut songer à l’attractivité essentiellement financière que peuvent représenter les secteurs économiques émergents des énergies renouvelables ou de la rénovation énergétique.
Si les Français, et les autres, ne montrent pas suffisamment d’intérêt pour les questions climatiques, et plus généralement environnementales, c’est que les défis qu’elles imposent à notre conception du devoir et de notre capacité à agir sont immenses. Revoir notre approche de l’éthique et de la politique devient nécessaire. Le dérèglement climatique est cependant un problème urgent (on pense ici aux « points de basculement ») réclamant des actions immédiates. Il nous faut donc une éthique provisoire, tirant profit de motivations à agir localement et maintenant, qui ne vise pas forcément directement le sauvetage des générations futures. Sans cela, notre croisière sur Terre pourrait bien prendre une tournure catastrophique…

samedi 3 septembre 2016

Les idées de la décroissance validées par un modèle scientifique

Source : Reporterre

Les sociétés fondées sur la croissance sont devenues incapables de répondre aux enjeux de l’époque. La décroissance peut-elle être une solution réaliste ? Oui, selon le modèle macroéconomique étudié par l’auteur de cette tribune en tant qu’ingénieur-chercheur à l’École des Mines.
François Briens est ingénieur de formation spécialisé en énergie, il est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la modélisation prospective de scénarios de décroissance, réalisée à l’Ecole des Mines ParisTech.
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François Briens

A Budapest se déroule jusqu’au 3 septembre la 5e conférence internationale de la décroissance.

À chaque époque ses grands enjeux et ses défis, et la nôtre n’en manque pas. Depuis plusieurs années, la montée des inégalités, l’accroissement des tensions sociales, la hausse soutenue du chômage, ou encore la « crise » des dettes nationales, qu’intensifie l’instabilité du système financier et économique, remettent en question la viabilité de nos modèles socioéconomiques. Ceux-ci sont par ailleurs confrontés à une crise culturelle profonde : les bouleversements rapides qui ont marqué les sociétés occidentales au cours de la deuxième moitié du XXe siècle ont certes conduit à une amélioration du confort matériel d’une grande partie de leur population, mais se sont aussi traduits par une fragilisation des liens sociaux et une perte de repères, qui débouchent de nos jours sur une crise du sens, à laquelle la fuite en avant consumériste n’apporte guère de solution. Bien au contraire, les modes de vie « modernes » exercent sur l’environnement une pression croissante et insoutenable, dont les conséquences commencent déjà à se faire sentir. Semble encore s’ajouter à cela une crise de la démocratie représentative, que révèle, en France, la désaffection des urnes et l’expression croissante du mécontentement de la population vis-à-vis des politiques gestionnaires de la classe dirigeante. Autant de facettes de ce qui constitue aujourd’hui une crise multidimensionnelle et globale. Bref, pour user de l’euphémisme, la situation ne satisfait guère, et rares sont celles ou ceux qui défendraient le statu quo.
Mais face à la diversité des enjeux et à leur complexité, que faire ? D’une catégorie d’acteurs et d’actrices à l’autre, les propositions divergent. Si certain-e-s défendent encore l’idée d’une « croissance verte », d’autres, au contraire, partisan-e-s de la décroissance, proposent d’explorer des solutions aux problèmes environnementaux, socioéconomiques, culturels et politiques, en dehors du cadre de la croissance économique et de ses structures. Les idées portées par le mouvement qui s’en réclame s’inspirent de diverses sources et courants de pensée historiques, porteurs d’une longue tradition de critiques économiques, culturelles, physiques et écologiques de la croissance et du mode de développement des sociétés industrielles. Ses propositions sont multiples et variées. Elles reflètent des préoccupations de justice et de démocratie directe ou participative, et traduisent une forte sensibilité pour la question environnementale. Mais le mouvement de la décroissance, encore jeune, suscite méfiance et curiosité. L’originalité et la radicalité de ses propositions déclenchent souvent des réactions passionnées, peu propices à l’instauration d’un débat constructif.

Importance cruciale des facteurs culturels, comportementaux »

Nous avons donc souhaité, au travers d’une démarche scientifique, apporter quelques éclairages quant aux implications possibles de diverses propositions de la décroissance, afin de permettre au débat de prendre un peu de hauteur et de dépasser les idées reçues, qui conduisent souvent à des oppositions de principe stériles. Nous avons pour cela réalisé un exercice de prospective participatif [1]. En quelques mots, celui-ci consistait d’une part à recueillir, par une série d’entretiens individuels et collectifs réalisés auprès de personnes plus ou moins proches du mouvement de la décroissance, différentes visions détaillées et quantifiées de ce que pourraient être, selon elles et dans le cas de la France, des scénarios de décroissance, ou — plus largement — des scénarios de transitions souhaitables et soutenables. Les participant-e-s étaient ainsi invité-e-s à décrire leurs visions en matière d’évolution des institutions, des modes de vie et de consommation, et à s’exprimer sur une variété de thèmes, dont entre autres : l’alimentation, le logement, le transport, le travail, la santé, l’éducation, l’énergie, la consommation de produits manufacturés, etc.
Les scénarios recueillis ont ensuite été implémentés dans un modèle macroéconomique [2], afin de les simuler et d’estimer leurs conséquences possibles sur le long terme (d’aujourd’hui à 2060), en particulier en termes d’emploi, de finances publiques, ou d’impacts environnementaux (consommation d’énergie, émissions de polluants, production de déchets, etc.).
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La décroissance, une bifurcation salutaire ?
Que nous disent les résultats ? De manière générale, ils soulignent l’importance cruciale des facteurs culturels, comportementaux et non purement « techniques » (ex. : normes sociales, valeurs, organisation collective, modes de cohabitation, nature des consommations, localisation des productions…). Or ces facteurs culturels sont souvent négligés ou écartés dans les politiques publiques, au profit de « solutions » technologiques, qui conduisent souvent à transformer les problèmes — ou à les reporter à plus tard — plutôt qu’à les résoudre [3] (mais qui offrent certes de plus grandes opportunités de profit au secteur privé, et menacent moins de remettre en question les modes de vie, l’ordre social et les rapports de force). De ce point de vue, bon nombre des propositions portées par le mouvement de la décroissance se révèlent tout à fait pertinentes a priori et dignes d’intérêt : parmi les scénarios recueillis et modélisés, celui intégrant ces propositions de la manière la plus poussée et systémique atteint par exemple une division par 4 de l’empreinte énergétique, et par 5 de l’empreinte carbone entre 2010 et 2060, en dépit d’hypothèses très modestes concernant les « progrès » techniques. Le taux de chômage y est significativement réduit et les finances publiques sont redressées. Dans ce scénario, les hypothèses conduisant à ces résultats [4] impliquent toutefois une transformation progressive, mais profonde des mentalités, des pratiques, des institutions (notamment du rôle de l’État), et de l’organisation sociale dans son ensemble, une transformation dont l’ampleur ne doit pas être négligée ou minimisée : soyons clairs, ce que propose la décroissance est rien de moins qu’un véritable pari anthropologique, celui de notre capacité à inventer de nouveaux modes de vivre-ensemble et de faire société.

Ce réalisme dont Bernanos disait qu’il est la bonne conscience des salauds 

Bien sûr, la désirabilité de tels scénarios, des propositions qu’ils contiennent et de leurs conséquences envisageables est à débattre collectivement. C’est d’ailleurs aujourd’hui le cas pour certaines de ces propositions, qui se trouvent actuellement discutées au sein des Nuits debout (par exemple, la réduction du temps de travail ou encore la mise en place d’un revenu de base) ; puisse notre modeste contribution enrichir ces débats et y apporter quelques éléments de rigueur…
Dans tous les cas, à la lumière de notre recherche, rien ne justifie pour l’heure d’écarter ou de disqualifier les propositions portées par le mouvement de la décroissance. Les partisans de l’ordre existant s’y opposeront probablement au nom d’un quelconque manque de « réalisme » ; ce réalisme dont Bernanos disait qu’il est la bonne conscience des salauds… Or pour construire un nouveau projet de société aujourd’hui si nécessaire, il est au contraire essentiel et urgent d’élargir les perspectives, de rouvrir les futurs et de réhabiliter les possibles. Car enfin, pour reprendre la belle formule de Geneviève Decrop, « sans l’hypothèse qu’un autre monde est possible, il n’y a pas de politique, il n’y a que de la gestion administrative des hommes et des choses » [5].
- Consulter la thèse de François Briens : Modélisation prospective de scénarios de décroissance

vendredi 1 juillet 2016

Film : Ici, ailleurs... la terre qui nous nourrit

Dans le cadre de son partenariat Access to Land, Terre de Liens est co-producteur du film Ici, ailleurs... la terre qui nous nourrit, réalisé par Julio Molina Montenegro. Ce road-movie documentaire suit l’itinéraire de Gavin, jeune maraîcher bio anglais qui travaille dans une ferme du sud de l’Angleterre.
Confronté à la perte de ses terres agricoles, Gavin prend conscience de la difficulté de trouver des terres pour développer des projets d’agriculture de proximité comme le sien. Il part alors à la rencontre d’autres fermiers européens qui ont eux aussi lutté pour trouver des terres et les conserver dans la durée. Gavin découvre ainsi des organisations qui se mobilisent pour préserver les terres nourricières et faciliter l’installation d’une nouvelle génération d’agriculteurs.



 Introduction très concrète à la question de l’accès à la terre en Europe, Ici, ailleurs... la terre qui nous nourrit offre le panorama d’un mouvement en émergence qui voit fermiers, citoyens et organisations de la société civile s’unir pour préserver des terres pour une agriculture et une alimentation de proximité et de qualité.

Informations pratiques :
- Durée : 34 minutes
- Langue originale : Anglais
- Versions sous-titrées : Français - prochainement : Espagnol, Catalan, Italien, Roumain et Allemand
- Distribué sous licence Creative Commons Licence Attribution-Non Commercial-Share Alike 2.0
- Téléchargez la plaquette de présentation

Comment voir et partager le film ?
Regardez et partagez le film autant que vous le voulez !
- Regardez le film en ligne - en français (ci-dessus) ou en anglais. Plus de versions sous-titrées seront prochainement sur le site Access to Land
- Le film sera prochainement disponible en téléchargement, via le site Access to Land
- Partagez vos commentaires sur le film sur twitter : #landforourfood
- Partagez et likez sur Facebook

Documents joints

Plaquette "Ici, ailleurs... la terre qui nous nourrit" (1.2 Mo)

samedi 28 mai 2016

Alimentation et agriculture : nos sénateurs à l'heure des choix

Ils ont été "élus" pour faire des choix : lesquels ?
En démocratie, ça s'appelle la reddition : Le concept et le terme de la reddition des comptes (accountability) sont intimement liés à ceux de la responsabilité politique de celles et ceux qui exercent des fonctions d’autorité publique, en d’autres termes celles et ceux qui prennent des décisions contraignantes pour une collectivité donnée.
Source : http://www.participation-et-democratie.fr/es/dico/reddition-de-comptes



Ci-joint et ci-dessous 2 exemples concrets qui orientent notre modèle alimentaire et agricole et singulièrement notre avenir

Les sénaTUEURS d'abeilles ont encore frappé !
http://www.agirpourlenvironnement.org/communiques-presse/les-senatueurs-d-abeilles-ont-encore-frappe-neonicotinoides-loibiodiversit-3972

20% de bio en restauration collective: Les Sénateurs disent "non" !
http://www.agirpourlenvironnement.org/communiques-presse/20-de-bio-en-restauration-collective-les-senateurs-disent-non-3974


lundi 16 mai 2016

La ZAD en vrai et en puissance (d'agir)


Humains, champs, poireaux, farine, pain, fromage, solidarité, autonomie... un village


Fatou Diome parle pour l'Afrique





Lettre ouverte aux #NuitDebout depuis les quartiers d'Internet des Indignados.

Source : blog Médiapart



Très cher(e)s citoyen(ne)s des #NuitDebout,
Mon français est un peu rouillé, vous m'excuserez les fautes d'orthographe et les mots inventés, mais en voyant comment on essaye de vous manipuler et les inexactitudes que la presse raconte par rapport à notre expérience en Espagne, je me suis décidée à vous écrire.
Ce que vous faites nous arrive déformé par les médias, exactement comme cela nous arrivait pendant le 15M des Indignados et comme ça arrive à toute r-évolution.
Je vous écris pour vous faire parvenir des notes que j'ai recueilli  le long de mon expérience, dans l'espoir qu'elles puissent vous être utiles pour esquiver les pièges dans lesquels nous sommes tombés et que vous puissiez aller plus loin que nous :
- Tôt ou tard, il est inévitable qu’un bon nombre de vous arrive à la conclusion que nous devons conquérir les institutions, non pas dans le sens de nous y intégrer, sinon dans l'idée de pouvoir nous, les citoyen(ne)s, nous gouverner.
Nous ne pouvons pas nous gouverner réellement depuis les places et nous ne pouvons pas laisser dans les mains du système les structures et l'argent qui nous permettent de gérer nos vies (travail, logement…) et les ressources communes (écoles, hôpitaux, énergie, sécurité, infrastructures…).
Donc tôt ou tard, il faudra inévitablement parler de quel dispositif on organise pour conquérir les postes de contrôle et qui doit les gérer.
- Pour cela, je veux vous parler de ce que vous pouvez percevoir de notre expérience en Espagne. L'image que vous en avez est sûrement très contaminée par l'image omniprésente de Podemos. Très clairement Podemos ne doit être ni un but ni un exemple à suivre. Podemos ne représente pas la transformation du 15M espagnol, même si il s'en est nourri. Non seulement ce n'est pas un exemple à suivre, sinon que c'est le pire qui pouvait nous passer au 15M des Indignados.
C'est normal que ce ne soit pas un exemple : dans sa grande majorité, ses fondateurs n'étaient pas sur les places au moment où le 15M s’est déroulé et ils n'ont rien compris aux places.
IMAGE DE BIGDATA QUI MONTRE QUE PODEMOS N'ETAIT PAS LA IMAGE DE BIGDATA QUI MONTRE QUE PODEMOS N'ETAIT PAS LA
 
- La force des r-évolutions comme #NuitDebout ou le 15M des Indignados est :

(1) la décentralisation et la forme distribuée des prises des décisions et du leadership qui est selon nos compétences et non selon notre visibilité médiatique ; les nouvelles formes dépasseront les faiblesses de l'horizontalité assembléaire et se transformeront en réseaux ;
(2) notre capacité - bien supérieure aux institutions et aux partis politiques - de résoudre les problèmes concrets avec des solutions concrètes que viennent des expériences et capacités spécifiques de chacun(e) d’entre nous, et non pas des idéologies. C'est une collaboration égalitaire dans la différence, et non une fusion sous un même drapeau, une marque unificatrice. C'est la force de la fédération dans la diversité ;
(3) la responsabilité partagée : nous voulons des sociétés adultes qui n'ont plus besoin d'un papa que l'on suit fanatiquement quoi qu'il dise. Ou encore - et cela revient au même - un leader qui serait là pour que l'on représente son courant critique « interne » au système et qu’on le légitime "démocratiquement" par notre dissensus. Cela nous l’avons déjà, nous sommes déjà le courant critique d'un système qui ne marche pas.
Nous, les citoyen(ne)s, regroupé(e)s par groupes de capacités, intérêts et compétences, nous pouvons mener la gouvernance de notre vie commune.
Je résume:

- décentralisation
- fédération - non unification
- diversité - non uniformité
- responsabilité
Que certain(e)s veulent des structures comme Podemos n'a rien de nouveau : ils veulent coopter nos efforts collectifs pour gérer le pouvoir eux-mêmes et nous renvoyer à la maison.
La gauche dogmatique a toujours fait cela, ce n’est en rien nouveau. En Espagne le parti socialiste l'a fait après la dictature ; puis Izquierda Unida et maintenant ceux qui veulent envoyer à la maison les Indignados ce ne sont pas que les CRS, c'est aussi Podemos.
C'est une bonne chose d'abandonner les places pour aller ailleurs : dans les quartiers, dans les lieux de travail, sur internet, dans les tribunaux, en Europe, là où l’on doit être pour lutter (on ne peut pas rester éternellement sur les places). Mais c'est l'organisation de nos luttes qui ne peut « rentrer à la maison ». Dans ce sens, les Podemos peuvent faire plus de dégâts que les CRS.
Par contre ce que nous pouvons construire ce sont des réseaux de leadership par compétence (groupes/nœuds sur des sujets comme la justice au travail, le logement, l’éducation, l’économie…) dans lesquels un des nœuds se charge de la gestion des institutions. C'est la forme du non-parti, le contraire d'une structure qui veut tout embrasser.
Cela veut dire qu'un parti politique n'est qu'un nœud parmi les autres, pas plus important que les autres et surtout pas responsable des sujets dont il n'a pas d’attribution. Les "partis" ne doivent être que les employés de l’accès aux institutions des solutions que les groupes de compétences gèrent.
Ces formes en Espagne existent. La première et ma préférée  - car j'ai contribué à sa création :) - est le Parti X (http://partidoX.org). Mais dans un chemin similaire vous trouverez EnComu, qui gouverne Barcelone, la Marea en Galice; la CUP en Catalogne et bien d’autres.
Ce sont des formes qui proposent d’occuper les institutions au service d'une société active, organisée et mobilisée, qui ne perd pas ses identités et qui met en place directement ses solutions au sein d’une gouvernance.
Pas de fausse participation digitale (opium du peuple), mais une vraie participation des organisations citoyennes par voie de terre, de mer, dans les airs, et aussi, bien sûr, sur les réseaux. Le tout sans médiation du parti.
Les structures comme Podemos représentent exactement le contraire, mais elles surgissent plus facilement parce que le système les adore. Quand on le bouleverse radicalement, il a besoin de ces structures pour que tout retourne à sa place.
Podemos ne reconnait aucun groupe de la société civile qui n'ai pas accepté s'affilier. Il les efface du discours et s'approprie leur travail. Le résultat serait la même situation d'avant :
Un procès r-évolutionnaire qui retourne au système en forme de parti -> un parti qui fait semblant d’être un mouvement, mais qui est centralisé, uniforme et basé sur le manque d’esprit critique d'une large majorité passive et dépendante. Rien de nouveau.
Pour cela, je crois que la seule échelle possible des luttes des nouvelles r-évolutions est la combinaison égalitaire de groupes qui se chargent d'entrer dans les institutions - et qui ne s'occupent que de ça, avec des groupes de la société civile organisée autour des différentes solutions.
Malgré que Podemos essaye de tout étouffer à travers une présence médiatique constante et monolithique (Podemos est principalement un produit télé), le 15M continue en Espagne dans des villes comme Barcelone, La Coruña, Madrid et beaucoup d'autres, où plusieurs camarades que nous avons placé dans des institutions conquises permettent à la société civile de mettre en place des solutions aux problèmes collectifs à travers de groupes comme la PAH (Plateforme des affectés par l'hypothèque sur le sujet du logement) ou 15MpaRato (sur le sujet de la corruption).
L'effort est grand parce que Podemos et l'image que la presse en fait, empêche notre propre opinion publique de voir tout ce qui avance vraiment grâce au 15M. Nous avons de nouvelles politiques de logement, de transparence, de dette publique, on avance sur les thèmes de la santé, on a fait sauter des réseaux de corruption institutionnelle...
Mon désir est que vous ne laissiez pas un Podemos voler votre imaginaire et vos actions pour les enfermer à nouveau dans les corsages du leader magnifique et du peuple adolescent. C’est pour cette raison que je me suis permise de m’adresser à vous.
Force à toutes et à tous pour la lutte : on a pas fini et on y arrivera.
Simona Levi
@X_Net_
Lien en espagnol:
http://ctxt.es/es/20160511/Firmas/6012/15M-NuitDebout-Izquierda-Unida-Podemos-Espa%C3%B1a-Tribunas-y-Debates-Cincoa%C3%B1osdel15M.htm